Interview de Marinca Villanova pour Les dévorantes - Éditions : -

Bonjour à tous !

Suite à la lecture du roman Les dévorantes de Marinca Villanova le mois passé, les éditions Eyrolles m’ont gentiment proposé de l’interviewer pour en savoir plus sur l’écriture de son livre. J’ai la chance aujourd’hui de vous partager ses réponses 😉

Si vous souhaitez lire ou relire ma chronique sur ce joli récit avant de prendre connaissance de l’interview de Marinca, c’est par ICI 🙂

 

 

Moi : J’ai lu que vous étiez psychologue et que vous aviez réalisé des courts métrages. Comment vous est venue l’envie d’écrire?

Marinca : Petite fille j’aimais écrire, c’est un des seuls domaines où je me distinguais un tout petit peu à l’école, sinon j’étais très discrète. Je me souviens de quelque fois où la maîtresse avait lu un de mes textes devant toute la classe. C’était des moments qui faisaient du bien, comme une caresse. Au lycée je voulais devenir réalisatrice de films, mais cela me paraissait totalement inaccessible, un projet loin des attendus familiaux, mais auquel je me suis accrochée. C’est en travaillant sur les scénarios de mes courts métrages et des documentaires, que j’ai véritablement commencé à écrire. Une écriture très particulière, éphémère, puisque le texte n’était pas destiné à exister pour lui-même. C’était juste une étape dans le processus de réalisation. Je me suis sentie peut-être plus à l’aise dans cette solitude de l’écrit, du fait d’être complètement responsable du résultat. Dans la réalisation de mes premiers films j’avais parfois l’impression d’assister à un tsunami, je ne reconnaissais pas toujours le « bébé » film que j’avais imaginé et celui qui au final se trouvait face à moi. J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire Les Dévorantes, à choisir chaque mot, à construire le texte, à le rêver, le travailler mille fois. Enfin, je pense que mon métier de psychologue a nourri mon écriture, l’a enrichie, orientée et focalisée au plus près des ressentis des personnages, de ce qu’ils vivent du point de vue interne.

Moi : Dans Les dévorantes, vous abordez le thème de la filiation, les relations mère/fille. Comment est née cette histoire? Y a-t-il du vécu? Quel message vouliez-vous transmettre à travers le récit de ces trois femmes ?

Marinca : Ce livre a une histoire. J’ai commencé à l’écrire lorsque mes filles étaient petites, j’ai vécu avec ce texte quelques années, puis je l’ai mis de côté car il a été refusé par les éditeurs auxquels je l’avais adressé. Avec le recul, c’est-à-dire environ douze ans après, je me suis aperçue qu’il comportait des maladresses, que c’était encore inabouti mais que quelque chose était là. J’ai senti que j’y étais toujours très attachée, presque de façon organique, et je l’ai beaucoup retravaillé avant de le proposer à la lecture à mon éditrice. Les Dévorantes est une fiction, avec des personnages, mais il y a bien-sûr une dimension personnelle. En fait, je crois que cela a commencé avec mes documentaires, j’ai beaucoup filmé les femmes, des mères souvent, qui m’ont parlé d’elles, de leur rapport à la maternité, au couple. Quand on écoute quelqu’un, que l’on s’intéresse à lui, il y a toujours un moment où ce que dit l’autre entre en résonance avec soi même. Je crois que ces femmes m’ont permis de réfléchir aux relations mère/fille dans les générations qui m’ont précédée. Leurs témoignages sont venus éclairer des problématiques familiales dont on ne parlait pas chez moi ! Je n’ai pas cherché à transmettre un message particulier, j’ai eu envie que le lecteur s’approprie le texte, que ce soit lui qui fasse le lien entre les vécus de ces trois femmes, qui je crois peuvent renvoyer chacun à sa propre relation à ses parents. Nous nous posons tous un jour la question si nous avons été aimés ou véritablement désirés par nos pères et mères, s’il y a eu un préféré dans la fratrie etc. Emma, Angèle et Karine ne comprennent pas ce qui leur arrive, cette chose tabou, le fait de ne pas aimer son enfant. Elles ne parviennent pas à s’intéresser à leur fille, qui devient une présence encombrante, angoissante. C’est le regard du lecteur qui unifie ces femmes, les relie et permet de mettre en lumière cet héritage familial qui les rattrape lorsqu’elles deviennent parent.

Moi : Retrouve-t-on des traits de votre personnalité dans les personnages d’Emma, Angèle ou Karine? Si oui, lesquels?

Marinca : C’est difficile à dire car je ne me reconnais pas dans un de ces personnages en particulier, je pourrais être les trois à la fois et aucun d’eux. J’ai personnellement éprouvé beaucoup de joie à être mère, bien que cela comporte toujours son lot d’anxiété. Ce qu’il y a d’assez personnel est sans doute la plongée dans mon enfance, celle de la fin des années 70, début 80. En effet, j’ai eu besoin de me souvenir de quelle petite fille j’avais été pour pouvoir faire vivre les personnages de mon roman. J’ai aimé retrouver, réactiver le monde de l’enfance, même si cette petite Karine est une fiction. Pour le personnage d’Emma j’ai visionné des films d’archives, je voulais partager, intégrer les images de ce qu’elle aurait pu voir à son époque. J’ai cherché à rendre « humain » des personnages de mères qui se présentent à priori de façon peu aimable, comme Angèle par exemple. Et je m’aperçois avec le retour des premiers lecteurs, que les hommes s’identifient également à ces femmes qui les font réfléchir en miroir à la relation père/fils. De quoi sommes nous faits ? C’est sans doute la question fil rouge de mon roman. Il n’y a pas de réponse toute faite, chaque réponse est unique et renvoie à une autre question à la fois singulière et sans fin.

Moi : Dans le roman, c’est également trois époques différentes que vous dépeignez. A quelle époque auriez-vous aimé vivre et à quelle génération vous identifiez-vous le plus ?

Marinca : Je suis plutôt bien dans mon époque, je n’ai pas de nostalgie pour les années 40 d’Emma par exemple. Je trouve que notre époque est plus intéressante pour les femmes, bien que les inégalités perdurent, j’entendais l’autre jour à la radio que l’écart de salaire entre les hommes et les femmes est près de 24 % en France… Les carrières professionnelles restent plus difficile à construire pour les femmes. C’est tout de même une époque qui permet davantage de s’exprimer, de faire des enfants mais aussi de travailler, d’être audacieuse. A la génération d’Emma, le destin féminin était de se marier et devenir mère, d’investir le domaine des soins aux enfants et aux vieillards, ainsi que celui des tâches domestiques en plus d’un travail généralement peu gratifiant. Je ne voudrais pas pour autant donner une vision angélique de la place actuelle des femmes, qui diffère selon le milieu social, le pays, ou tout simplement le quartier dans lequel elles vivent. II y a beaucoup à faire pour améliorer les conditions d’existence de nos contemporaines. L’affaire Weinstein, à un autre niveau, est venue le rappeler.

Moi : Avez-vous d’autres projets littéraires pour le futur?

Marinca : Je suis à la fois angoissée et très désireuse d’écrire un deuxième roman. J’ai commencé à travailler mais j’ai encore du mal à quitter les personnages des Dévorantes ! Emma, Angèle, Karine, avec leurs empêchements, leurs contradictions, leurs espoirs. C’est une chose incroyable de pouvoir faire vivre des personnages, une sorte de maternité sublimée. Avec ce roman je m’aperçois que j’ai besoin d’un temps de maturation important, ce n’est pas une écriture de l’instant. J’aime connaître l’enfance des personnages que je présente au lecteur, comprendre ce qui a constitué les adultes qu’ils sont devenus. Nous faisons un petit bout de vie ensemble en quelque sorte, car je crois qu’ils m’apprennent aussi des choses sur moi-même !

Moi : Quelles femmes vous inspirent dans votre vie de tous les jours (écrivaine, politicienne, etc…)?

Marinca : Au moment où vous me posez cette question, il y a cette jeune fille de 16 ans, Greta Thunberg, qui exhorte les lycéens à ne pas accepter les défaillances de nos politiques au sujet du climat. Ce phénomène de notre époque me surprend. Aurait-on pensé, il y a encore quelques années, que la parole d’une adolescente puisse avoir du poids ? Les femmes qui osent m’inspirent, celles qui défendent une cause et se battent pour la faire entendre. Des artistes, des femmes qui n’ont pas fait ce qu’on attendait d’elles, comme Colette, George Sand et bien d’autres encore. Mais également toutes ces femmes moins exceptionnelles auxquelles je m’identifie, dont le combat au quotidien est de parvenir à être soi même, de chercher cet équilibre fragile dans la vie, pour pouvoir aimer, vivre et travailler. Ce qui n’est pas si simple !

Je remercie l’autrice pour sa disponibilité et la maison d’éditions Eyrolles pour cette adorable proposition 😉

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